Quand une réalisatrice russe dévoile les beautés cachées de Dubai. Rencontre.

alt C’est à l’Alliance Française de Dubai que la réalisatrice moscovite Olga Sapozhnikova présentait hier son film Hidden Beauty, un documentaire dressant le portrait de quatre femmes arabes ayant fait leurs preuves dans une société dominée par les hommes. L’occasion de demander à cette diplomate russe, diplômée de l’école de journalisme politique de Moscou, son avis sur la condition féminine dans la région et les stéréotypes véhiculés. Interview entre est et ouest. Depuis combien de temps vivez-vous aux Émirats ? Mes parents y vivent depuis 17 ans et je me souviens de ce pays la première fois que je suis venue il y a près de 20 ans quand il n’y avait pas encore grand chose. J’ai vu ce lieu se développer donc j’y suis très attachée. Vous avez une carrière particulièrement intéressante : vous avez été diplomate auprès de l’ambassade de Russie au Japon et travaillé pour le ministère des affaires étrangères Russe. Vous réalisez des films documentaires sur la condition féminine. Ces femmes de différents horizons que vous avez côtoyées, sont elles différentes ? Tout semble si différent et pourtant il existe de nombreuses similitudes. Je peux vous donner des exemples de ce qui est différent. Au Japon, les femmes tiennent les cordons de la bourse. Elles sont en charge des finances du foyer, ce qui est très intéressant. Les femmes arabes –bien que beaucoup de femmes occidentales les croient réprimées – ont beaucoup de droits et mènent souvent des vies très heureuses. Pourriez-vous décrire ces droits ? Le droit d’être très belles. Certaines d’entre elles sont plus éduquées que dans beaucoup d’endroits dans le monde. Elles ont parfois deux ou trois diplômes et ce, en ayant trois, quatre, cinq enfants. La façon dont elles combinent leur vie quotidienne et leur carrière est unique. J’ai des amies qui se lèvent à 5 heure du matin malgré le fait qu’elles viennent de familles riches parce qu’elles veulent étudier, avoir accès à plus d’éducation, travailler et avoir beaucoup d’enfants. C’est intéressant de voir comment elles parviennent à gérer les deux mondes tout en préservant leur culture. Les femmes russes, elles, ont perdu beaucoup de leurs valeurs. Les valeurs qui ont fait notre culture pendant des années. La nouvelle génération essaye de se souvenir des valeurs transmises par leurs mères et leurs grand-mères : la famille, le respect des ainés, les enfants. On essaye d’y revenir. Parce que nous avons eu tant de révolutions, de changements comme le fait que nous nous inspirons du système américain basé sur l’argent et ce n’est pas les valeurs slaves.   D’ailleurs une des héroïnes de votre documentaire, Hidden Beauty, est un véritable exemple de gestion de vie professionnelle et familiale ? Oui Jamilya est un exemple pour nous toutes. Elle explique que lorsqu’elle est ambulancière elle ne pense plus à la maison. Et quand elle est à la maison, elle oublie son travail. Elle sépare les deux mondes. C’est une femme extraordinaire. Dites nous en plus sur ces femmes dont vous dressez le portrait ? alt Rym à la gauche et Ahlam à la droite d’Olga La première est donc Jamilya, l’une des premières femmes à travailler comme ambulancière avec 5 à 600 hommes. La première femme ici à travailler avec autant d’hommes. Surtout si l’on pense qu’ici les femmes ne sont pas autorisées à sortir avec les hommes. Donc c’était une vraie révolution. C’était très difficile et beaucoup de gens se demandaient comment une femme locale pourrait travailler avec autant d’hommes. Mais elle a réussi et a sauvé de nombreuses vies. Elle est devenue une sorte de légende, une mère ambulancière. Son histoire est si inspirante que Sheikh Mohammed en personne est venu chez elle pour la remercier et lui dire combien le pays était fier d’elle d’avoir sauvé tant de personnes d’incendies, d’accidents, de décombres d’immeubles. Et en plus de cela, comme je le disais elle est veuve et mère de 5 enfants. C’est un exemple unique. Une femme sage, douce et bonne. Puis, il y a Ahlam qui vient d’une riche famille saoudienne. Elle a décidé de quitter son pays d’origine pour trouver des soins adaptés à sa fille qui souffre de déficiences mentales. Elle a recommencé de zéro en Europe et elle a réussi seule avec trois enfants, sans argent, sans aide. Elle a fait des études, travaillé et construit sa carrière. Ensuite, il y a Rym, une journaliste émiratie qui a couvert l’Iran, l’Irak et essaye aujourd’hui de monter une opération humanitaire pour apporter des jouets et de la lecture aux enfants réfugiés syriens dans les camps. Enfin, il y a cette femme finlandaise qui vit ici et souhaite adopter le style de vie des femmes locales. Elle aimerait épouser un homme arabe et faire l’expérience de cette vie comme femme car elle pense que les femmes ici sont respectées comme femmes. Comment les avez-vous persuadées de se livrer à vous à un niveau aussi personnel ? Je choisis des héroïnes que j’aime. J’aime les gens. C’est ce qui me pousse à travailler et j’aime ce que je fais. Ce n’est pas du business. Je ne gagne pas ma vie avec ça. Je dépense de l’argent pour faire des films. Je n’en vis pas. Je vis d’autre chose. Pour me le permettre, être prête à voyager, je dois vraiment tomber amoureuse de mes personnages. Mes films m’aident à tant de niveaux. Je ne pense pas profit. Cela arrive mais ce n’est pas le but. Mes héros voient ce que j’ai accompli avant et ils me font confiance. Ils constatent que je me suis fixé certaines règles et que je fais de mon mieux pour les suivre. Il m’arrive de faire des erreurs parce que c’est très personnel. Le journalisme est comme une quête, faire de son mieux pour ne pas commettre d’erreurs. Vous avez la vie des gens entre vos mains : leurs affaires privées. J’essaie d’être vraie et de prendre soin d’eux. Ainsi, mes personnages sont d’accord de partager leurs secrets car ils comprennent que je les aime et les respecte. Qu’avez-vous essayé de montrer avec ce documentaire ? J’étais fascinée par ces femmes et j’ai voulu raconter leur histoire. Je ne pensais pas que le film serait sollicité comme cela. Le film est sorti en 2009 ? Oui, j’ai été invitée à La Femme Film Festival à Los Angeles en 2009, au Festival du Monde Arabe de Montréal la même année… Ils ont été très intéressés d’avoir un film sur les femmes émiraties, arabes. Un film qui comparait les femmes de l’ouest et de l’est. Celles de l’est ont des opinions sur celles de l’ouest et vice versa. Et il y a une petite querelle… Un conflit? Parce que l’un de mes personnages est européen et les autres sont arabes. L’un d’entre eux dit ce qu’elle pense des femmes occidentales : elles sortent sans maquillage, sans être allée chez le coiffeur, ce qui est très laid. Elle désapprouve leur comportement. C’est intéressant car certains personnages donnent leur opinion.   Et que dit l’Européenne des femmes arabes ? Qu’elle aimerait être comme elles, qu’on s’occupe plus d’elle, être plus soignée. C’était intéressant pour moi d’avoir le point de vue des deux côtés. Ce film est invité au Kazakhstan, dans les universités hongroises, en Europe, à Montréal. Il vit sa vie, je n’interfère pas. Vous dites que c’est un  privilège d’être une femme ici, qu’entendez-vous par là ? En Europe, il arrive que vous regardiez des femmes et des hommes et qu’il vous faille cinq minutes avant de savoir qui est qui. Parfois vous n’êtes pas sûre à 100%. Les femmes ressemblent aux hommes. Ici, je trouve qu’une femme se sent femme. Vous voulez parler de féminité ? Oui, la féminité. Bien sûr comme ce pays s’est développé très vite ce n’est pas facile de prendre ce chemin. Il y a quarante ans, les gens n’avaient pas de poches à leurs vêtements. Pour quoi faire ? Il n’y avait pas d’argent à mettre dedans. Le pays est parti de rien. J’aime qu’ils aient utilisé le meilleur de partout dans le monde et réussit à en faire cela et de façon pacifique. Il y a tant de sang et de guerres dans le monde. Alors 200 nationalités vivant en paix… C’est admirable. Je pense que le rôle de la femme est important car elles ne consentiraient jamais à envoyer leurs fils, leurs pères, leurs maris à la mort, de leur plein gré. Je suis sûre que les femmes auront un rôle plus important à l’avenir. Une femme qui atteint des niveaux importants au niveau décisionnel peut faire la différence. Que souhaitez-vous aux femmes de cette région ? De gagner en assurance. C’est encore difficile d’accéder aux postes stratégiques ? Les femmes ici sont soutenues par leur gouvernement. Quels sont les stéréotypes et les fausses conceptions des Occidentaux vis à vis des femmes arabes ? Quiconque porte une habaya est peut être une terroriste, par exemple. Elle est vue comme dangereuse, il ne faut pas l’approcher. Malheureusement les media véhiculent ce genre d’idées, de peurs. C’est la raison pour laquelle je fais des films. Ma sœur a été touchée par les attentats du 11 septembre. Elle n’était pas dans les tours mais en dessous et durant trois jours nous ne savions pas si elle était vivante. Cela a eu un grand impact sur notre famille. Aussi bien que la prise d’otages du théâtre de Moscou en 2002. J’ai décidé de faire des films pour montrer différentes cultures et montrer comment les gens vivent car la haine a pour origine l’ignorance. Vous commencez par avoir peur et ensuite vous haïssez car vous avez peur que cela vous tue. Mais si vous vous familiarisez avec les règles, que vous comprenez, ouvrez les yeux, vous commencez à aimer ces cultures et la haine disparaît. Mon documentaire s’appelle Hidden Beauty car un personnage comme Jamilya, peut être n’est-elle pas une Claudia Schiffer ou une Cindy Crawford, mais elle est si belle en tant que personne que vous tombez amoureux d’elle. C’est casser les stéréotypes sous le voile. Dubai vous inspire-t-elle ? Dubai est belle, vivante, jeune, dynamique et se métamorphose tous les jours. J’adore les gens qui vivent ici. Cela m’inspire. Pouvez-vous nous parler de votre premier projet qui est sorti ici l’année dernière ? Veiled Police (Police voilée) : un film sur les femmes de la police d’Abu Dhabi. J’ai essayé d’enquêter sur comment ces femmes mêlent leur travail dans la police –sauter, courir, protéger la nation- et être des mères. Comment avez-vous réussi à les interviewer ? C’était très difficile parce que c’était la première fois qu’elles étaient interviewées. La police m’a aidée. Quel est votre prochain projet ? Je voudrais faire un film sur les enfants. Comment on élève des enfants avec internet, les media, le sang, la violence etc. Comment les rendre beaux, sains, équilibrés et heureux dans un tel environnement. Et puis maintenant je travaille pour Mitsubishi et Nissan au Kazakhstan comme relations publiques. Mon prochain film s’intéresse aux champions olympiques, ceux qui ont rapporté des médailles de Londres 2012. A travers leurs histoires, je cherche à savoir s’il est facile ou difficile de nos jours de devenir champion olympique. Ces femmes viennent du Kazakhstan. Vous dites de Hidden Beauty qu’il doit inspirer ceux qui ressentent un manque d’opportunités. Que tout est possible. Vous êtes une vraie pub pour Dubai !? Quand je suis fatiguée ou découragée, je regarde la Burj Khalifa et je me dis que si les hommes ont pu créer cela, si l’esprit humain est capable de ça, tout est possible. Parfois, les reflets de lumière sur la fenêtre de la tour semblent me sourire. Je crois que tout est possible. Le film est disponible sur : www.cultureandplugged.com www.olgasap.com Kyra, journaliste et écrivain tient un blog, que nous vous recommandons chaudement : http://kyradubai.overblog.com/ Entretiens avec des femmes… « Pas n’importe lesquelles. Des femmes qui ont fait de Dubai l’écrin de leur succès, des femmes émancipées et entrepreneuses ou qui s’apprêtent à s’en donner les moyens. Fermez les yeux. Essayez d’imaginer Dubai il y a quarante ans. Réalisez le chemin parcouru… »

Kyradubai

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