Prix littéraire des lycéens des Emirats

Il y a maintenant trois ans, des professeurs de lettres du LFIGP ont lancé l’idée d’un prix littéraire dont les élèves volontaires seraient le jury. Sept ouvrages, choisis parmi les romans de la rentrée sont en lice, les élèves en distingueront d’abord trois avant d’élire le grand gagnant. 
Particularité du cru 2019/2020, l’un des auteurs devrait honorer le lycée de sa présence en début d’année !
 
Pourquoi ne pas participer à la sélection depuis chez vous ou tout simplement choisir quelques-uns de ces livres pour les glisser sous le sapin et combler vos proches.
 
1. Le ciel par dessus les toits, Nathacha Appanah
 
« Quand c’est au tour de Paloma, elle dit le nom de son frère et son numéro d’écrou, elle présente ses papiers, elle fait passer son sac dans un appareil de détection électronique, elle-même passe sous une arche comme dans les aéroports et elle est de l’autre côté. Ecrou 16587 est mon frère, ne cesse-t-elle de se répéter dans sa tête. »
 
Un roman difficile à résumer tant il relève de sentiments souvent indicibles. 
Il y est question des difficultés de communication entre une mère et ses enfants, des conséquences d’un traumatisme insurmontable, de la puissance de l’amour dans une fratrie… Loup est un adolescent fragile, lunaire et quand il se retrouve en prison après avoir roulé sans permis et provoqué un accident, c’est sa soeur dont il est séparé depuis plusieurs années et qu’il voulait rejoindre qu’il appelle à ses côtés. Il refuse de voir sa mère qui, par la force des choses renoue des liens avec sa fille et dévoile les secrets d’un passé douloureux.
Très vite l’enfermement de Loup en dévoile un autre, familial et intime, celui de Phénix, la mère.
Nathacha Appanah tisse tout au long de ce très beau texte les liens indéfectibles de l’amour entre une mère défaillante malgré elle et ses enfants, héritiers d’une souffrance transmise de génération en génération.
 
C’est un roman qui se lit d’une traite, un hymne à la famille, à toutes les familles.
 
 
2. La mer à l’envers, Marie Darrieussecq
 

« Rien de neuf. La petite fille aux allumettes est morte de faim et de froid sous les fenêtres des festins. D’ailleurs, il y a un petit groupe de migrants, ou comment dit-on de réfugiés sur la terrasse, à quelques mètres des fêtards. Une très légère porosité entre les deux niveaux. Ils boivent des bières et restent entre eux. Deux vigiles de la même couleur veillent. »

 
Au cours d’une croisière en Méditerranée, Rose rencontre Younès, passager d’une frêle embarcation, en route pour un avenir qu’il espère meilleur. Témoin de ce choc entre deux civilisations, elle ne peut ressentir que de l’empathie pour celui dont elle croise le regard et qui pourrait être son fils. Prise au dépourvu, Rose donne au jeune nigérien quelques vêtements et le téléphone de son fils justement.
Ce don symbolique se révélera embarrassant pour la mère de famille mais vital pour Younès !
Soudain confrontée à l’essentiel, Rose perçoit sa propre dérive ; en proie aux difficultés ordinaires de la vie de famille et de la vie professionnelle, elle dépasse son quotidien et porte assistance au jeune migrant…
Marie Darrieussecq porte sur une actualité tragique un regard humble et réconfortant, on pense en la lisant à tous ceux qui, au quotidien et dans l’anonymat tendent la main au voyageur.
Rose, c’est « madame tout le monde » face aux drames contemporains. On y pense, bien sûr… mais que faire? La croisière (un cadeau qu’elle n’assume pas vraiment) sera le déclencheur d’une prise de conscience et lui permettra de devenir actrice de sa propre vie.
 
Une réflexion nécessaire sur un sujet dérangeant.
 
 
3. Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, Jean-Paul Dubois
 

« Je vous demande alors de conserver à l’esprit cette phrase toute simple que je tiens de mon père et qu’il utilisait pour minorer les fautes de chacun: « Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon. »

Une suite de flash-back depuis la cellule de Paul Hansen incarcéré à Montréal. On plonge dans le quotidien qu’il partage avec Patrick Horton, un co-détenu aux allures de colosse et au langage fleuri qui craint les souris.
Quotidien émaillé de souvenirs de la vie d’avant : une enfance particulière à Toulouse entre un père pasteur suédois et une mère libérée, propriétaire d’ un cinéma de quartier d’art et d’essai ; une adolescence laborieuse au Canada où il rejoint son père, divorcé et exilé volontaire et où il assiste à sa chute ; les prémices de sa vie d’adulte, super intendant à l’Excelsior et enfin heureux aux côtés de Winona et de Nouk.
Heureux… jusqu’au jour où tout bascule.
L’auteur de La vie française donne vie à des personnages attachants, Patrick, le Hells Angels, le pasteur danois, la mère féministe, l’épouse pilote d’avion… et Nouk le double du narrateur. 
Il démontre de nouveau la force de la générosité et de la fraternité face aux injustices.
 
Un Goncourt mérité pour une évasion franco- canadienne.
 
 
4. Impasse Verlaine, Dalie Farah
 

 « On peut survivre à tout quand on survit à sa mère »

De l’Algérie à la France, de la mère à la fille, de la tradition à la modernité, de la violence à l’apaisement…
Dalie Farah dessine le portrait de deux petites filles devenues femmes et liées par un lien indéfectible, Vendredi est la mère de la narratrice, la narratrice est la fille de vendredi.
La mère a tout subi dans les montagnes d’Algérie, violée par son frère, battue par sa mère mais aimée aussi par son père torturé et tué devant ses yeux d’enfant. Petite fille rebelle et joyeuse malgré tout, elle suivra son mari de l’autre côté de la Méditerranée pour une vie meilleure.
Impasse Verlaine à Clermont-Ferrand, la narratrice subit à son tour la violence maternelle mais avec une distance qui lui permet d’avancer et de comprendre l’ambivalence des sentiments, le poids des héritages et l’urgence de s’inventer une autre vie.
« Aimer de haine » ou « Haïr d’amour », Dalie Farah explore une relation complexe maintes fois analysée en littérature et encore renouvelée puisqu’il y a autant d’histoires qu’il y a d’enfances. Son récit est magnifié par une écriture tranchante, directe parfois violente comme l’est l’existence de ses personnages.
 
Un magnifique premier roman.
 
 
5. La plus précieuse des marchandises, Jean-Claude Grumberg
 

 « Les jours suivants, pauvre bûcheron tout comme pauvre bûcheronne ne ressentirent plus le poids des temps ni la faim, ni la misère, ni la tristesse de leur condition. Le monde leur parut léger et sûr malgré la guerre, ou grâce à elle, grâce à cette guerre qui leur avait fait don de la plus précieuse des marchandises. Ils partagèrent tous trois un plein fagot de bonheur, orné de quelques fleurs que le printemps leur offrait pour éclairer leur intérieur. »

Un conte – c’est écrit sur la couverture – qui nous emporte l’air de rien au plus profond de la noirceur du siècle dernier mais qui révèle aussi la plus belle part de l’âme humaine. 
On a beaucoup écrit sur la seconde guerre mondiale et sur la déportation de milliers de personnes, le choix d’écriture de l’auteur offre ici, une nouvelle approche plus distanciée et par là-même particulièrement édifiante.
Une pauvre bûcheronne vit dans la forêt une triste vie sans enfant avec un pauvre bûcheron. Parfois, les trains qui traversent la forêt offrent des cadeaux à la pauvre bûcheronne, des petits messages écrits à la hâte sur des morceaux de papier arrachés… mais la pauvre bûcheronne ne peut déchiffrer les messages et les garde comme un trésor. 
Un beau jour, c’est un paquet qui tombe à ses pieds dans la neige. Ce cadeau du train va tout changer dans la vie de la pauvre bûcheronne et du pauvre bûcheron et se révélera « la plus précieuse de toutes les marchandises ».
 
Un conte philosophique moderne à l’ironie cinglante.
 
 
6. Le bal des folles, Victoria Mas
 

 « Entre l’asile et la prison, on mettait à la Salpêtrière ce que Paris ne savait pas gérer : les malades et les femmes. »

 
Nous sommes à Paris, fin XIXe, Charcot est un médecin reconnu, chef de service à la Salpêtrière. Ses recherches en neurologie sont expérimentées chaque semaine sur les aliénées qu’il soigne face à un public d’étudiants et de curieux.
Geneviève, infirmière l’assiste et lui voue comme tous les autres, une admiration sans faille.
Jusqu’au jour où arrive Eugénie Cléry, internée à la demande de son père, la jeune fille provoquera chez la soignante un effondrement des certitudes qu’elle croyait inébranlables. 
Nous sommes à quelques jours du traditionnel bal de la mi-carême, le « bal des folles » où se presse le tout Paris, avide de sensations fortes. Le bal costumé, autre source d’expérimentation pour Charcot risque de prendre cette année-là une tournure inattendue…
Ce roman est particulièrement bien documenté, on s’attache aux personnages lorsque s ‘anime le dortoir de Thérèse, Louise et les autres.
L’auteur donne alors envie de savoir ce que deviendront toutes ces femmes à qui elle a donné vie.
 
 
7. À la ligne, Joseph Ponthus
 

 « Déjà deux semaines aux boulots et je ne sais toujours pas par quel bout prendre ces satanés coquillages

Sinon à l’ancienne A la pelle  Et vogue la misère Sinon à l’arrache A la ligne Et voguent les pensées. »

 
Un premier roman brillant pour décrire le quotidien d’un intérimaire tour à tour dans une conserverie de poissons et dans un abattoir.
Aucune ponctuation à la ligne mais des poètes, des chanteurs, des citations et des anecdotes entre les lignes.
« L’usine est un divan » nous dit le narrateur qui évoque les souffrances du corps et le vagabondages de l’esprit de l’ouvrier à la chaîne, conjuguant ainsi la noirceur d’un univers qui n’a d’égal que la beauté de ses protagonistes. Joseph Ponthus cite Trénet, Perec, Raynaud, Apollinaire ou Kopa sans hiérarchie et il convoque sa grand-mère, sa femme ou son chien Pok Pok dans le flot ininterrompu de ses pensées.
 
Des feuillets d’usine aux accents de Supervielle et de Vian, mon coup de coeur dans la sélection du Prix littéraire des lycéens des Emirats.
 
 
Joyeuses fêtes à tous et bonnes lectures où que vous soyez !
 
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Frédérique Vanandrewelt - Gradisnik

Professeure de français et passionnée par la littérature, Frédérique dévore les livres, et nous en parle… il y’en a toujours pour tous les goûts, tous les styles, et tous les niveaux.

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