DUCTAC : bouleversé par de la danse contemporaine…

«La culture, ce n’est pas ce qui reste quand on a tout oublié, mais au contraire, ce qui reste à connaître quand on ne vous a rien enseigné.» Jean Vilar

Abu Dhabi, la capitale culturelle des Emirats, brille avec la Sorbonne, le Louvre et Abu Dhabi Classics, en proposant une offre de qualité pour avertis. Mais à Dubai, hormis le festival de jazz et de cinéma, où sont les spectacles ? Entendons par « culture » des spectacles et non du « divertissement ». Et surtout où est la danse ? Ce langage universel qui transcende l’étrangeté et rassemble tous les citoyens du monde.

Passionnée de danse pour avoir travaillé dans ce secteur et avoir aussi été une fidèle spectatrice de spectacles, mon attente est forcément immense et exigent. Mais où est la danse à Dubai si ce n’est dans les écoles de danse privées ? Certes, elle a été présente en mars pour le festival printanier à Abu Dhabi, mais c’est de la danse qui s’adresse principalement à des mélomanes car on a programmé la troupe la plus académique qui soit : le Bolchoï et son répertoire classique allant de « Peer Gynt » à « la fille mal gardée »…

En 2009, je suis excitée par une tête d’affiche : Akram Khan !!! Moins par Juliette Binoche, plus connue pour ses talents cinématographiques… mais la salle fait comble les 2 soirées. La curiosité de ces 2 têtes d’affiche a attiré foule. Mais pas vraiment satisfait mon avidité de danse… Je reste sur ma faim. J’attends toujours LE spectacle, la chorégraphie qui fera la bascule vers la danse contemporaine comme on l’entend en Europe – sans aller jusqu’au-boutisme, car bien sûr nous n’aurons jamais une programmation du Théâtre de la Ville, de Chaillot ou de la Maison de la Danse à Lyon. Pas non plus de spectacles-performance irrévérencieux comme a l’habitude de le faire la scène flamande et ses dignes représentants que sont Jan Fabre, Alain Platel, Vim Vanderkeybus… Par contre, on est en droit d’attendre des compagnies telles que la Merce Cunnigham Dance Company ou la compagnie Kafig (hip hop). Loin d’une vision élitiste, la danse doit être accessible mais rester ambitieuse, surtout quand le public est peu familier avec cet univers qui paraît hermétique au prime abord.

Au printemps, DUCTAC a programmé le Scottish Ballet, qui a remporté un franc succès, mais qui ne m’a pas convaincu. Je salue cependant l’initiative : programme qui semble intéressant, mais finalement la danse, la musique, les costumes, les lumières sont obsolètes…

Après tous ces essais infructueux, quelle a été ma surprise de voir que DUCTAC programmait une compagnie de Singapour. : T.H.E Dance Company. « O Sounds » met en exergue la disparition des traditions au profit de la modernité, la perte d’un passé et d’une histoire, d’une langue : un dialecte que n’utilise plus la jeune génération…  C’est le dilemne sur la globalisation et la société de consommation. Les photos et la présentation étaient vraiment attractifs, mais je m’y suis rendue sans attente particulière, de peur de n’être de nouveau déçue. La soirée fut surprenante : une très belle qualité de danse, une scénographie esthétique et intéressante, une musique originale, des jeux de lumières magnifiques… S’il fallait donner un petit bémol à ce  spectacle, ce serait les costumes qui ne mettent pas en valeur ces corps d’athlète et le côté répétitif des mouvements. Cependant, cela reste une danse forte et prenante, presque violente, les danseurs sont envahis par l’énergie et le spectateur est subjugué et bouleversé, en attente du fil narratif qui le transporte. Pas un détail ne manque, tout est millimétré, et les danseurs tiennent cette même rigueur durant plus de 1h. De la pure beauté visuelle et technique pour l’œil averti. 5 danseuses et 2 danseurs envahissent la scène et captent l’attention. La vidéo occupe une place primordiale dans l’action et est un acteur à lui seul qui répond à la danse. Les lumières rendent cet instant intime unique. Ambiance électrique, sens en éveil.


Le spectacle achevé, le chorégraphe singapourien, Swee Boon Kuik, vient rencontrer le public, pour échanger sur son processus de création et sa démarche chorégraphique. Des questions sont posées et Swee Boon Juik répond avec beaucoup de pudeur, et cela donne des clés de lecture, éclaire l’interprétation. Je réalise que l’époque où les compagnies européennes et nord-américaines ne recrutaient pas les danseurs asiatiques parce qu’ils étaient formidablement physique et technique mais vide d’interprétation est révolue ! A présent, ils sont envahis par le feu de la vie intérieure. Et ce chorégraphe d’origine singapourienne, qui a fait ses classes avec Nacho Duato et a collaboré avec les plus grands Mats Ek, Johad Naharin, Jiri Kylian… est la preuve que la rencontre de l’Orient et de l’Occident aboutit a des choses magnifiques. Il est revenu en Asie, même si les conditions sont plus dures reconnaît-il, car il peut trouver des interprètes qui connaissent les méthodes de respiration et de déplacement spécifiques à l’Asie. On comprend pourquoi nous sommes fascinés, tous scotchés à notre siège, écoutant religieusement ses expliactions.

Ce type d’intervention, que l’on appelle en Europe, « action de sensibilisation » peut être décliné auprès d’un public initié mais aussi auprès d’un public vierge comme le jeune public. Ces initiatives permettent de mettre en place l’école du spectateur, le futur public de demain, celui qui respectera les artistes sur scène et qui paiera pour assister à un spectacle. Cela ne peut se faire sans un minimum d’éducation artistique et culturelle. A notre époque, il est tellement plus facile d’être un spectateur passif en allumant son poste de télévision…


Et ce que nous souhaitons le plus fortement, c’est de pouvoir revivre de nouveau ces moments éphémères où le temps s’arrête et où plus rien ne compte si ce n’est ce sentiment d’absolu.
Rendez-vous au prochain spectacle et promis, cette fois on vous tiendra informé en amont, afin que vous puissiez vous aussi vivre ces frissons !


« Aller au théâtre, c’est prendre le risque d’être perturbé, inquiété, déplacé dans ses croyances ou ses convictions. C’est par transparence que l’on découvre des éléments de sa propre vie, et que l’on apprend sur soi .» Wajdi Mouawad


http://www.ductac.org/


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Lola F.

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