BD : un survivant raconte la Shoah

Témoignage sur la Shoah, cette œuvre aborde la question de la survie à tout prix quand la loi est celle du plus fort, de l’antisémitisme juste après la Seconde Guerre Mondiale.

C’est l’histoire d’un homme qui cherche à travers l’histoire de son père à comprendre le suicide de sa mère. Rescapée des camps d’Auschwitz, elle est une survivante, vivante mais morte. Morte comme l’enfant qu’elle a perdu pendant la guerre. Morte comme l’homme qu’elle a connu et aimé avant les camps. Elle a retrouvé son mari après la guerre, rescapé lui aussi des camps. Elle a eu un autre enfant avec lui, un petit garçon avec lui. Mais elle a perdu définitivement son mari dans les camps, et son enfant pendant la guerre, et l’un et l’autre, ne reviendront pas. Elle n’a jamais pu retrouver ni l’homme qu’elle avait connu avant la guerre, ni l’enfant qu’elle avait eu de cet amour. Vivante, mais morte, survivante, elle s’est finalement retirée la vie.

C’est l’histoire de cet homme et de cet enfant qui cherchent à comprendre. L’homme est devenu vieux, l’enfant est devenu grand, tous deux cherchent à comprendre. De là naît la parole, l’histoire, et la guerre et les camps. Peu à peu ils prennent forme, se dessinent. Car c’est en dessins que l’enfant devenu grand retranscrit son histoire. Des dessins qui n’ont rien d’enfantin, un trait vif, précis. C’est une bande-dessinée que l’enfant devenu grand nous propose, c’est sous son trait que l’on va voir revivre l’histoire de son père, qui va peut-être élucider celle de sa mère.

Maus, c’est l’histoire de la guerre, des camps, d’Auschwitz, que l’auteur nous fait vivre, à travers son histoire et celle de son père. Ces deux hommes ne s’entendent pas. Le vieil homme est radin, raciste et acariâtre. Le jeune homme est égoïste, désespéré et dépressif. Ils se disputent et se fuient tour à tour depuis toujours. Mais un jour, ils se retrouvent autour de la parole vers l’histoire de la mère. Au milieu, nous sommes là, nous recevons ces histoires, violemment. On ne ressort pas indemne de ces histoires.

On les connaît pourtant ces histoires, on en a lu, vu, entendu tellement déjà. On se demande comment on va être surpris, pris, emporté par celle-ci. On n’est pas blasé, mais enfin on a déjà tellement reçu sur le sujet. Mais le support est nouveau, il intrigue. Une bande-dessinée, je n’en lis pas souvent, et sur ce sujet c’est vraiment la première fois. Peut être même n’en existe-t-il pas d’autre ? Alors j’ai été intriguée. Comment peut-on retranscrire ces histoires en bande-dessinée, un genre qui peut rendre le propos léger par la narration et hyper réaliste par le dessin. Le contraire de ce qu’on attend d’un récit sur ce sujet.

Et c’est là toute la force d’Art Spiegelman, un très grand et très réputé auteur de bande-dessinée. Le ton est léger, mais le décalage créé avec la gravité de l’histoire la rend plus forte encore. L’auteur l’a compris. Il ne sert à rien de souligner la noirceur d’un trait noir. Alors il nous livre son récit, sur ce ton dégagé, qui le rend aussi lisible, et acceptable, au-delà de l’horreur. Il adopte un ton qui n’appartient qu’à lui, mêlé d’humour et de vérité. Il met à nu le jeune homme, le père, les deux sont nus et dans leur totale vérité devant nous, avec leurs défauts, leurs travers. Le récit n’en a que plus de force. Oui, on lit ces deux tomes avec plaisir, on a du mal à se détacher de ces personnages. Et on ne sombre pas dans une noire mélancolie de les lire. On s’attache, voilà tout.

Et c’est là toute la force d’Art Spiegelman, créateur de la revue new-yorkaise Raw. Le dessin est hyper réaliste mais au lieu que cet hyper réalisme nous plonge dans la sensiblerie et le grandiloquent, il nous emmène vers une quotidienneté, presque compréhensible, presque soutenable. Il parvient à nous rendre soutenable l’insoutenable et compréhensible l’incompréhensible. Cette quotidienneté nous fait tout accepter, tout recevoir, et lorsque l’auteur dessine le plan d’Auschwitz et le chemin vers les chambres à gaz, puis les fours, un plan documenté, détaillé, on le reçoit, sans haut-le-cœur. Juste on le regarde et on essaie de comprendre comment tout cela fonctionnait, comme s’il s’agissait du plan d’une usine secrète décrite dans une BD d’espionnage. Ce n’est qu’en refermant les livres que l’on réalise ce que l’on vient de découvrir : on ne l’a pas imaginé, on l’a vu. Et ces images restent gravées dans notre tête, non pas pour nous hanter mais pour nous habiter.

Il ne s’agit plus alors d’élucider ni les gestes commis pendant la guerre ni le geste de la mère. Il s’agit simplement de recevoir cette histoire. De ces histoires dont on veut bien se laisser habiter.

MAUS, d’Art Spiegelman, en 2 volumes, édition Pantheon Books, NY

Mathilde Ahmed

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