« Je suis la première femme chirurgien mais pas la première à avoir essayé »

alt De nationalité émirienne, Dr Houriya Kazim est la première femme chirurgien du pays. Elle raconte comment elle a réussi à gravir l’échelle médicale et quels défis les femmes ont encore à relever aux Emirats Arabes Unis. Selon elle, leur avenir est entre leurs mains. INTERVIEW. Comment devient-on la première femme chirurgien d’un pays traditionnel ? Quelle est votre recette secrète ? Je suis originaire de Dubaï mais nous avons beaucoup voyagé durant mon enfance avec mon père qui était aussi chirurgien. Quand je suis née, il faisait son stage en Grande Bretagne donc j’ai passé les premières années de ma vie là bas. Il a travaillé dans les Caraïbes un moment, puis au Canada et nous sommes revenus dans les années 70. Donc j’ai passé mon enfance à l’étranger. Pour ce qui est de la médecine, je viens d’une famille de médecins alors ça n’a pas été vraiment une surprise. Mon grand-père paternel était un « hakim », un médecin traditionnel. Il n’a jamais étudié mais le village faisait appel à lui lorsque quelqu’un tombait malade et la plupart de ses enfants – je crois qu’il en a eu environ 25 avec toutes les femmes…- sont devenus médecins, même les filles. Ils ont tous été à l’école. En ce temps là, nous n’avions pas d’écoles, sans parler des universités ou des écoles de médecine. Ils ont donc tous été éduqués dans des écoles catholiques anglaises en Inde et enchaîné avec leurs études de médecine sur place. Catholique ? Oui, oui (elle rit). Il y a beaucoup d’histoires à raconter ! Cela m’a pris du temps à réaliser ! La famille est tellement grande et nous avons tous fait des études alors je croyais que c’était pareil pour tout le monde. Puis je me suis dit « Tiens, les cousins de mon père ne sont pas vraiment comme nous ! » Mon père a dans les 80 ans et la plupart des hommes de son âge ici n’ont pas reçu une éducation formelle et n’ont pas fréquenté l’université. La plupart sont des hommes d’affaires « self made ». Mon père dit que c’est sa mère –de Ras Al Khaimah-qui l’a poussé. Mon grand-père avait un Dhow et naviguait entre ici, l’Inde et l’Iran. Donc il mettait toute la famille sur le bateau et partait pour Bombay. Et comme Bombay faisait partie de l’Empire britannique, tout ce petit monde fréquenta l’école anglaise catholique (elle éclate de rire). Ce qui est bien. Il a appris l’anglais et a fait médecine avec ses frères et sœurs. Quant au reste de la famille, sa génération mais la suivante aussi, a fait médecine. Donc ce n’est pas très surprenant. Nous sommes très ennuyeux ! Sur votre site, vous affichez ouvertement votre mariage mixte et le fait que vous ayez deux filles. Est-ce une façon de mettre vos patients en confiance ? J’ai rencontré mon mari à Sharjah. Il est américain. Il travaillait comme grand reporter pour la télé et couvrait la guerre Iran-Irak. Il était en train de se convertir à l’Islam alors c’était pratique (elle rit). Pour moi… Et pour vos parents ? Ont-ils approuvé ? Je ne suis pas sûre qu’ils aient encore vraiment accepté. Ça va faire 25 ans ! Ce n’est pas leur premier choix, disons. Mais ça va. Maintenant que je vieillis, je commence à apprécier ma famille. Jeune, on a tendance à les juger. Mais plus âgé, vous commencez à comprendre qui vous êtes et ce que vous êtes grâce à eux.Lorsque je rencontre d’autres femmes locales, je suis surprise par les combats qu’elles ont à mener. Nous en avons aussi mais les miens étaient d’ordre professionnel et non familial. J’ai grandi dans une famille où je ne savais pas qu’on avait le choix, que ce n’était pas une obligation d’aller à l’université et d’étudier. C’était comme ça. Tout le monde y allait. Et aujourd’hui je dis à mon père « Attends, il y a des gens qui prennent un café le matin, un cappuccino ! Pourquoi ne m’as-tu pas dit qu’on avait le choix ! » (elle rit). J’ai eu de la chance. Je rencontre des femmes qui doivent se battre pour étudier, pour avoir accès à une éducation ou pour étudier à l’étranger. Encore aujourd’hui. Quels autres combats les femmes doivent-elles encore mener ici ? Celui-ci est important. C’est mieux aujourd’hui car nous avons beaucoup d’universités. De nombreuses universités internationales ont une branche à Dubaï ou Abu Dhabi, ce qui a facilité les choses pour toutes ces femmes que leur famille ne laissait pas partir seules à l’étranger. Ce n’est pas la même chose que lorsque vous quittez le pays. En partant à l’étranger, vous apprenez aussi l’indépendance, à être avec les autres, à cuisiner, à nettoyer. Ce n’est pas seulement les études, c’est toute la vie de campus. Je n’avais jamais cuisiné chez mon père et tout à coup je me suis retrouvé seule au milieu de nulle part. Le Mc Donald ça va un moment ! Où avez-vous étudié ? J’ai obtenu mon diplôme principal de médecine à Dublin. Pourquoi Dublin ? On a choisi pour moi. Mon généraliste et mon dentiste étaient tout deux irlandais. Ils ont insisté. Il y avait encore les problèmes avec l’IRA et je me souviens de ma mère qui refusait« Pas question, il y a des bombes … » Mais ils disaient que c’était au nord et que l’école se trouvait dans la partie sud du pays. Ma mère a pris une carte et a répondu « Mais c’est encore trop près ! » Il a fallu beaucoup de persuasion. Puis j’ai fait d’autres diplômes au Canada et au Texas. Puis vous avez décidé de vous spécialiser dans la chirurgie du cancer du sein ? Après avoir obtenu mon diplôme en oncologie chirurgicale à Dublin, je suis revenue à Dubaï. J’ai fait mon stage à l’Hôpital russe. Puis je suis retournée en Grande Bretagne pour terminer mes études de chirurgie générale, mes spécialisations en oncologie chirurgicale et en chirurgie du sein. Le cancer est-il encore tabou ici ? Les gens ne refusent ils pas encore de parler de « cette maladie » de peur de l’attraper ? Ce tabou existe partout. Lorsque j’étais étudiante en médecine en Irlande, nous n’avions pas le droit de prononcer le mot commençant par « C » devant les patients. Même à cette époque, c’était quelque chose que l’on cachait. Ici le cancer est tellement courant, il y a tant de différentes formes de cancer…  Une femme locale me disait l’autre jour que le cancer était devenu comme la grippe. Lorsque je lui ai annoncé qu’elle avait un cancer et lui ai demandé si elle était surprise, elle a répondu que tout le monde avait le cancer. Et c’est vrai, c’est une réalité. Ya-t-il plus de cancers du sein ici que dans d’autres parties du monde ? On ne sait pas. J’ai lu que les femmes développaient des cancers du sein dix ans plus tôt qu’en Europe et aussi jeune que 17 ans ? Honnêtement, nous ne possédons pas de statistiques fiables car nous n’avons pas de registre du cancer. Mais nous observons une tendance similaire aux autres pays du Golfe et de l’Afrique du Nord : les femmes développent des cancers plus jeunes et des types de cancer beaucoup agressifs. Et nous ne savons pas pourquoi. Même les étrangères ? Oui. C’est pourquoi nous avons besoin d’un registre du cancer.  La majorité de la population de Dubaï étant étrangère, c’est difficile à expliquer. Les femmes sont-elles pudiques ici en ce qui concerne le cancer du sein ? Cela dépend. Les jeunes sont tellement informées et il y a eu beaucoup de sensibilisation faite dans les grandes villes. Parmi les plus âgées, certaines se doutent qu’elles l’ont mais ne l’affrontent pas parce qu’elles estiment que cela ne vaut plus la peine. Mais c’est plus facile de leur en parler. Je vois des personnes superstitieuses qui pensent que si elles en parlent, elles l’attraperont ou  un truc dans le genre. Mais le cancer s’est tellement banalisé, que les gens ne sont plus choqués. Les gens sont sensibilisés ? Oui. Le problème principal que j’ai à affronter est la jeunesse de mes patientes. Ce sont des femmes dans la fleur de l’âge : elles travaillent, ont des carrières, sont maman et les voilà qui développent un cancer, si jeunes. En Europe, 80% des cancers du sein ont lieu après 50 ans. J’ai de la chance si je vois une femme de 50 ans. En ce moment j’ai deux patientes de 28 ans, des femmes dans la trentaine, quarantaine… C’est pourquoi j’aimerais étudier cette tendance de façon scientifique. Les informations que nous avons sur le cancer du sein proviennent de pays où il y en a beaucoup mais je ne sais si elles sont pertinentes pour nous. Il me semble que notre cas est différent. Est-ce génétique ? Sommes-nous plus enclines ? Pourtant les femmes font tout ce qu’elles sont supposées faire pour minimiser leurs chances : elles ont leurs enfants jeunes, allaitent – l’Islam encourage à allaiter deux ans-, ne prennent pas d’hormones. Et pourtant, elles ont des cancers et plus tôt que tout le monde. Qu’avez-vous vu comme progrès ici dans le domaine des femmes depuis que vous êtes enfant ? Je n’ai jamais eu de problèmes ici, de quelque sorte. Comme je vous l’ai dit, dans ma famille étudier était une évidence. Ma mère, qui s’est mariée adolescente, était une femme extrêmement forte. Je n’ai réalisé que plus tard en grandissant, que la personne que l’on devient dépend en grande partie de ceux qui vous éduquent. J’ai été élevée par une femme dont le mantra était « non » ne fait pas partie des possibles, n’existe pas dans mon dictionnaire. On ne lui disait jamais non, ni que c’était impossible. Tout est possible, cela dépend de ce que vous êtes prêt à sacrifier pour y arriver. Voilà la mère avec laquelle j’ai grandi. Elle est toujours comme ça. Elle vit la moitié de l’année en Californie. C’est une artiste, tout à fait différente. Et même du point de vue de mon pays : lorsque j’ai dit que je ferai médecine, j’ai obtenu une bourse du gouvernement et personne ne m’a jamais empêchée d’y arriver du fait que j’étais une fille. Personne ne m’a empêchée de devenir chirurgien bien que ce soit un métier traditionnellement masculin et qui le reste. Personne ne m’a conseillé de choisir plutôt la gynécologie ou la pédiatrie, des disciplines plus féminines. J’ai eu de la chance, j’ai été soutenue tout le long. Même lorsque je suis revenue et qu’il n’y avait pas de femme chirurgien, il n’y a eu aucun problème car les gens ont réalisé qu’en fait il y avait un besoin. Je recevais des patients qui préféraient avoir à faire à une femme même en bas de l’échelle. Et lorsque je suis devenue la première femme chirurgien des E.A.U, il n’y en avait pas plus de 2% en Grande Bretagne et 10% aux Etats-Unis. Alors, on n’était pas si loin derrière ! Je comprends mieux pourquoi. A l’époque, j’ai suivi ma passion. Mais ce n’est pas un chemin facile. Je n’aimerais pas que mes enfants suivent cette voie, car c’est long, fatiguant et vous sacrifiez une grande partie de votre vie. Et en général ? C’est totalement différent. Mon Dieu ! Je rentrais pour voir mes grands-parents. Tout a changé : la façon dont ils vivaient, plus tranquille, plus lente. Avec le recul, c’était peut-être mieux mais je dis cela en tant que personne plus âgée. Lorsque je suis venue travailler à l’hôpital russe dans les années 80, jeune et célibataire, je trouvais tout tellement ennuyeux. J’en voulais plus. Aujourd’hui il y a plus de tout : culture, art. Je ne peux croire tout ce qu’on a maintenant. Vous avez deux filles de 6 et 8 ans ? Oui mais je les ai eu à 40 ans car c’était impossible avant avec ma carrière. Les hommes et les femmes sont-ils égaux ici ? Je n’ai jamais été confronté à une impossibilité de faire quoi que ce soit. Jamais. Même à la maison, si vous rencontrez mes oncles et tantes, nous prenons nos repas tous ensemble même si il est de tradition de s’asseoir à part. Mais votre famille est particulièrement libérale, ce qui est rare ? Très. D’autre part, vous n’êtes pas voilée ? Oui, ça c’est moi. Et certaines femmes de la famille le sont. Je travaille comme ça. Je ne peux pas être en abaya et sheila avec ce que je fais. Vous portiez l’abaya ? Non. Pas régulièrement. Et vos parents ne vous y obligeaient pas ? Pas du tout. J’ai de nombreuses tantes et cousines qui se couvrent et c’est bien. Mais c’est encombrant pour moi : je traite avec du sang et des tripes… Une chose est la famille et votre choix personnel, mais quelles sont les réactions au niveau social ? La plupart des femmes qui portent l’abaya et le sheila le font plus par tradition que pour des raisons religieuses. Elles le portent lâche, on voit leurs cheveux. C’est plus une question de mode. Ces gens là n’y voient aucun problème. Celles qui me font des commentaires sont les religieuses qui portent le hijab très ajusté ou le niqab. Mais dans notre religion vous ne pouvez forcer personne. Ils doivent embrasser la religion. On embrasse l’Islam. Personne ne peut vous obliger à vous convertir. Personne ne peut vous obliger à vous couvrir. Donc ça va, je m’en sors. Quels challenges les femmes ont-elles encore à relever ? La chose principale et j’essaye de le dire aux femmes, est qu’il n’est pas facile d’accéder au sommet. Et il y a encore beaucoup d’autres questions culturelles auxquelles nous devons faire face. En principe, vous commencez au bas de l’échelle et vous gravissez les échelons jusqu’au sommet. Mais le problème c’est que beaucoup de filles vraiment intelligentes, qui réussissent bien à l’université, s’arrêtent en cours, quand elles se marient, ont des enfants et que leurs maris leur disent qu’elles doivent rester à la maison, qu’elles ne peuvent pas travailler. C’est un problème que nous n’avons pas encore résolu. Les femmes ont cette motivation mais il faut encore qu’elles résistent, continuent et ignorent les influences extérieures. Je suis devenue la première femme chirurgien mais je n’étais pas la première à essayer. Et le problème est que les gens abandonnent. J’ai eu mes enfants tard parce que je savais que sinon je n’arriverais pas où je suis. Dans tous les domaines, je vois des gens se lancer et laisser tomber. Et cela me contrarie un peu. Et puis, elles sont soutenues financièrement, pas comme des femmes qui n’ont pas le choix économiquement. Leur mari leur dit qu’elles n’ont pas besoin de travailler, qu’ils gagnent suffisamment, elles ont une maison ou des aides du gouvernement… Du coup, elles ne donnent pas tout ce qu’elles peuvent. C’est ce qui nous manque. Personne ne les arrête pourtant. Elles ont toutes les opportunités et la loi de leur côté. Nous ne sommes pas en Iran où certains métiers sont interdits aux femmes. Cela n’existe pas ici. Tout est possible. Mais je voudrais voir cette passion. Tout à l’heure, une patiente m’a demandé un congé maladie pour deux jours parce qu’elle est enceinte. J’ai opéré le matin et accouché l’après midi, attendre un bébé n’est pas une maladie. Cela me dérange car je constate qu’elles ne sont pas heureuses dans leur travail, qu’elles n’exercent pas un métier qui les passionne. Beaucoup choisissent d’être fonctionnaires par confort et pour les avantages au lieu de domaines où elles pourraient faire la différence et y travailler. Parlez-vous l’arabe à la maison ? Très mal. Mes filles ont besoin de cours. C’est un problème. Vous êtes-vous mariée traditionnellement ? Oui ! On a fait les trois jours ! Ça a dû être quelque chose pour votre mari ? Non parce qu’il a vécu en Orient longtemps. Il a vécu épisodiquement en Inde, au Pakistan, en Afghanistan, au Liban, en Iran pour couvrir les conflits. Il connaît mieux mon pays que moi quelque fois et la religion, n’en parlons pas. Lorsque vous êtes éduqué d’une certaine façon, vous le tenez pour acquis. Lui a dû étudier et vraiment s’immerger. Il avait ce mix Oriental-Occidental alors que moi je suis d’ici tout en ayant passé beaucoup de temps ailleurs. Nous sommes comme les deux faces d’une même médaille. Dr Houriya Kazim a fondé Well Woman Clinic, www.wellwomanclinic.com Kyra, journaliste et écrivain tient un blog, que nous vous recommandons chaudement : http://kyradubai.overblog.com/ Entretiens avec des femmes… « Pas n’importe lesquelles. Des femmes qui ont fait de Dubai l’écrin de leur succès, des femmes émancipées et entrepreneuses ou qui s’apprêtent à s’en donner les moyens. Fermez les yeux. Essayez d’imaginer Dubai il y a quarante ans. Réalisez le chemin parcouru… »
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