Détournement d’abaya : le style punk rock d’Abeer al Suwaidi

alt Abeer al Suwaidi a ouvert sa boutique, USH, en 2009. USH a la même sonorité que le mot « nid » en arabe. Cette jeune styliste émiratie s’est alors rendu compte que cela voulait aussi dire espoir ou bénédiction dans d’autres langues, un nom tout à fait approprié pour un showroom qui abrite les collections des designers locales qu’elle accueille en plus de la sienne. Rencontre avec une artiste excentrique au grand cœur et au style déjanté. Vous détournez l’abaya. Dites-nous en plus au sujet de votre style et de votre prise de position ? Je voulais faire des expérimentations avec l’abaya et l’exposer à différentes influences.  D’une façon un peu branchée. C’était un peu angoissant car il s’agit d’un des éléments les plus précieux de notre culture. Je voulais faire une petite entorse à l’abaya version classique et exprimer ce que je pensais devoir être une abaya. Je ne savais même pas si cela intéresserait quelqu’un. Lorsque j’ai commencé en utilisant du cuir, des ceintures, des corsets magnifiant le corps, je ne savais pas comment les gens réagiraient. J’ai utilisé la chambre à l’arrière presque comme un laboratoire. C’était une expérience et les femmes ont commencé à venir. Et elles ont réagi de façon positive ? Tout à fait. Je m’exprimais, moi, Abeer. Et comment ont réagi les hommes ? Nous avons eu quelques maris en colère (elle rit). Un jour, une fille qui avait acheté ce que j’appelle la « skinny abaya » en référence au jeans skinny (ndlr : près du corps et serré en bas), – je voulais quelque chose qui soit au moins mince (elle éclate de rire)… C’est ce qui a lancé la marque, ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Donc, elle portait cette abaya et déambulait dans la boutique en disant qu’elle en voulait une autre. Je riais en disant « mais vous en portez déjà une ». « Oui, a-t-elle répondu, mais mon mari est dehors et il me dit « non! » Donc j’en achète une autre». Pour elle c’était un positionnement mais son mari était fâché et s’énervait en dehors (ndlr : les hommes ne sont pas admis dans la boutique). Nous avons eu quelques situations amusantes de ce genre. Cela vous permet de connaître les clients de façon un peu plus personnelle. Les femmes qui mettent mes vêtements les portent bel et bien comme une prise de position. Comment définiriez-vous cette prise de position ? Elles sont puissantes, fortes, courageuses. Elles ont quelque chose à dire. Même si vous êtes silencieuse, que vous ne dites pas quelque chose verbalement, vous l’exprimez en portant mes abayas. Croisez-vous des femmes portant vos abayas quelque fois ? Oui. Je me dis : « tiens ! » J’aime les voir portées, en public. Parce qu’elles sont vraiment reconnaissables ? alt C’est toute l’idée. Comment vous est venue l’idée de changer l’esprit de la abaya classique qui vous était familière et de développer ce style excentrique ? En fait, tout ce que j’ai fait c’est ouvrir des horizons à l’abaya classique. L’ouvrir au monde. Afin que tout le monde puisse y avoir accès. C’était difficile car la frontière est ténue. Comment réussir à la métamorphoser d’un vêtement classique à un vêtement moderne et contemporain. Mais en réalité la seule chose que j’ai faite, c’est de revenir à la coupe traditionnelle, héritée de la tradition classique et la transformer en un style qui parle aux jeunes. Vos abayas sont aussi le reflet de ce qui se passe à Dubai : une culture traditionnelle et conservatrice mais exposée à toutes sortes d’influences internationales, de styles de mode et de matériaux importés de l’étranger ? Oui, tout à fait. Nous évoluons avec ce qui arrive à notre culture ici. Et cela se fait en douceur ? Vous voulez dire dans la mode (elle rit) ? Cela se fait en douceur mais voilà pourquoi USH existe. Si vous me trouvez trop expressive, trop excentrique, si vous trouvez mon style trop tape à l’œil, vous trouverez ici d’autres marques qui, bien que modernes et contemporaines n’en restent pas moins classiques. L’idée consiste à ne pas trop bousculer les gens ? C’est ça. Vous ne voulez pas aller trop vite non plus, juste proposer autre chose ? Oui. Il faut être prête à portez mes vêtements et se sentir à l’aise. Quelles matières utilisez-vous ? Pour ma dernière collection qui sort maintenant, j’ai utilisé beaucoup de velours. Je travaille beaucoup avec des broderies délicates faites à la main, de vieilles broderies mélangées à des matières très modernes. J’utilise du coton. Les femmes étrangères sont très intéressées par les abayas en coton car c’est plus proche du prêt à porter. La matière que l’on utilise en principe pour les abayas est le crêpe saoudien. Comment se sent-on dans cette matière ? C’est agréable. Cela dépend de la qualité. Il y a différents types de crêpe. C’est doux et léger. Mais nous utilisons à présent d’autres matières comme le satin, le coton, la dentelle et même le jersey en hiver. Et vous utilisez aussi des matériaux très « rock and roll », voire punk ? Oui. Des pics, du métal, des harnais. Ça c’est la Abeer qui se révèle ! C’est moi. C’est vraiment quelque chose que je voulais exprimer à travers l’abaya. Ces tempéraments existent même en portant l’abaya : des filles rock avec de fortes personnalités. Pour mon deuxième fashion show, j’ai fait une collection Bob Marley, très différente puisqu’elle était reggae. Chaque fois que je dessine une collection, que je fais un fashion show, c’est une prolongation de ma personnalité. Et comment réagit votre famille ? Mes parents me soutiennent. Les deux sont artistes. Ils peignaient lorsque j’étais jeune alors ils comprennent ce que je fais.  J’ai parfois un oncle ici ou là … (elle rit) qui me fait la morale. Que vous disent-ils ? Fais attention. C’est l’abaya. C’est au cœur de notre culture et de notre religion. Ne vas pas trop loin, respecte. Seriez-vous prête à ne pas porter l’abaya ? Non. J’aime mon abaya. En tant qu’émiratie, c’est mon identité. J’aime l’abaya. Cela vous paraîtrait bizarre de ne pas en porter ? Oui parce que l’abaya montre à tout le monde qui je suis et d’où je viens. Nous avons de la chance de l’avoir car personne ne peut se tromper sur notre compte. Les gens savent qu’ils ont face à eux une émiratie ce qui est rare à travers le monde : voir quelqu’un et immédiatement savoir qui il est. Pour moi, l’ abaya est une fierté et la porter une preuve immédiate de mon identité. Qu’avez fait comme études ? Je suis allée à l’université à Abu Dhabi et j’ai étudié « communications » au Dubai Women’s College mais j’ai rejoint la mode. J’ai toujours voulu travailler dans la mode et j’ai toujours eu un style à part. Pour mon entrée en sixième, j’étais la seule à venir avec une robe… énorme ! Tellement volumineuse, comme une robe de bal. Qui fait ça ? Comment ma mère m’a-t-elle même laissée sortir ? Bon, vas-y exprime toi mais en dehors de la famille ! Je suis donc sortie dans cette robe et je me souviens d’avoir été sur scène et gagné le prix de la plus belle robe. Mais je ne crois pas que les autres trouvaient ça cool à l’époque ! Comment vos collègues, votre famille, vos amis vous décrivent-ils ? Une excentrique, un peu différente. Créative. Quels créateurs de mode admirez-vous ? Alexander Mc Queen, Vivienne Westwood, et beaucoup de designers japonais comme Yohji Yamamoto. Avez-vous vécu à l’étranger ? Un an à Singapour. Que portez-vous sous votre abaya aujourd’hui ? Un legging noir, un marcel noir et mes chaussures à talon rose fluo (elle éclate de rire). Qui est votre clientèle ? Tous les âges. Des jeunes filles et jusqu’à 50 ans. Des émiraties mais aussi des femmes d’Oman, du Qatar, des Saoudiennes. Et même des Yéménites qui pourtant ne portent pas la abaya. Je suis très heureuse quand elles craquent pour une des miennes. Un projet ? Nous prévoyons d’ouvrir une boutique à House of Frazer à Abu Dhabi début 2013. Quelle différence de style notez-vous entre les femmes occidentales et moyen-orientales ? Souffrir pour être belle. Nous sommes plus là dedans. J’ai remarqué que sur le marché européen, ils veulent des choses plus légères, confortables. Nous sommes prêtes à souffrir : les pics, les ceintures, les talons aiguilles, le maquillage. On prend la mode au sérieux ! Et on est très « total look », des pieds à la tête. Le sac est assorti aux chaussures. Elles adorent. Je sors une ligne de prêt à porter. En Irlande, nous avons fait un show et les femmes ont adoré les abayas. J’étais surprise : elles en veulent mais bien sûr, pour elles, elles sont trop longues, pas pratiques… Mais elles ont aimé le style, la couleur noire. Donc je développe une ligne de prêt à porter pour mes clientes occidentales. Quels sont vos temples du shopping à Dubai ? If Boutique. Une vraie boutique qui propose quelque chose de différent. Où sortez-vous ? Je n’ai pas le temps de sortir mais en hiver, nous allons dans le désert. Près de la route, vous verrez tous les émiratis avec leurs tentes et leurs théières. On reste là jusqu’à minuit, toutes générations confondues. Et sur une autre colline (dune), il y a nos amis. On prend les motos, les quads… Une journée dans la vie d’Abeer alt Je me lève vers 7h30 avec mes enfants. J’en ai trois. Nous nous asseyons ensemble et discutons. Je leur fais la morale : soyez gentils, ne faites pas de mal aux autres. Quand ils sont partis pour l’école, je dessine et fais mes recherches. J’ai de l’inspiration le matin. Je travaille avec mon mari. Nous travaillons beaucoup. C’est bon signe ! Hamdulilla ! J’ai un bébé de 9 mois alors je passe ensuite un peu de temps avec lui puis je vais chercher mes enfants à la sortie de l’école. Je passe à la boutique, dans mes deux autres boutiques aussi, je regarde la production. Le soir, je repasse à la maison et je les mets au lit. Finalement, vers 20-21h, je sors enfin prendre un café et je retrouve d’autres designers. Je n’ai pas beaucoup de temps à « moi » en ce moment ni de vie sociale. Si quelqu’un veut m’inviter à prendre un café d’ailleurs ? Je suis souvent chez Shakespeare au Village Mall. Mes vies professionnelles et personnelles sont mêlées. Petit lexique Abaya : robe de tissu noir portées par les femmes au Moyen Orient afin de dissimuler leurs corps et leurs cheveux Jalabiya : Robe colorée plus décontractée portée en intérieur Kaftan : robe un peu plus habillée que la jalabiya mais de même esprit Sheila : foulard noir se portant comme un voile servant à camoufler la chevelure. Les voiles de couleurs sont des foulards. Kyra, journaliste et écrivain tient un blog, que nous vous recommandons chaudement : http://kyradubai.overblog.com/ Entretiens avec des femmes… « Pas n’importe lesquelles. Des femmes qui ont fait de Dubai l’écrin de leur succès, des femmes émancipées et entrepreneuses ou qui s’apprêtent à s’en donner les moyens. Fermez les yeux. Essayez d’imaginer Dubai il y a quarante ans. Réalisez le chemin parcouru… »

Kyra Dubai

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